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Nombreux sont ceux qui disent que le référencement et les algorithmes tuent la sérendipité. Empêchent la découverte. Eh bien je ne suis pas d’accord. C’est grâce à eux que j’ai pu découvrir le blog Rayures et Ratures. Et son auteure Chloé : une illustratrice très talentueuse. Ce que j’apprécie particulièrement dans son travail c’est sa manière légère, grâce à ces dessins, d’aborder des thèmes plutôt lourds. Toutefois, en me penchant davantage sur son parcours, j’ai constaté que celui-ci n’a pas été si linéaire. Alors j’ai voulu obtenir son témoignage.

Chloé, lors d’une récente interview réalisée par France TV Slash, tu évoques ton premier poste de Business Analyst. Peux-tu nous expliquer pourquoi ces débuts ? Pourquoi ce choix ?

“Ce n’était pas vraiment un choix. Au lycée, je n’avais strictement aucune idée de ce que je voulais faire plus tard. Alors, je suis partie en classe prépa parce que ça restait très général. Ça me permettait de ne pas trop faire de choix. Après 2 ans de classe prépa, j’ai intégré l’Ecole Supérieure de Commerce de Reims, toujours parce que ça restait général. Que ça ne me fermait pas de porte.

Mais à la fin de l’école, il a fallu faire un choix pour trouver mon premier travail. J’aimais les chiffres, je voulais parler anglais tous les jours, et je ne voulais pas de routine. Alors quand j’ai vu l’offre de Business Analyst International chez Chanel (un mélange d’analyse de marché, gestion budgétaire, analyse concurrentielle, études stratégiques, tout ça à l’international), ça m’a plu. J’ai candidaté et j’ai été prise. J’ai aimé ce travail en plus, mais pas tellement l’ambiance du luxe.”

Photo noir et blanc de Chloé Romengas de Rayures et Ratures

Selon toi, qu’est-ce qui t’a empêché de faire immédiatement ce que tu aimais, à savoir dessiner ?

“J’aimais dessiner pour le plaisir, j’aimais écrire aussi, j’aimais faire des films, j’aimais plein de choses en fait. Je n’avais jamais imaginé que tout ça pouvait devenir un métier !”

Pourquoi penses-tu que la plupart des individus se retrouvent bloqués dans la réalisation de ce qui les épanouissent réellement ?

“Je pense que ça dépend de l’environnement dans lequel on grandit, ou de notre cercle social. Je ne connaissais personne dans des métiers créatifs. Mon entourage a fait des études plutôt scientifiques, en passant par une classe prépa, une grande école, ou l’université. Mes amis suivaient le même parcours. On ne m’a jamais forcée à suivre le même chemin, mais c’est très difficile d’imaginer qu’il existe autre chose. Et puis une fois qu’on commence dans une voie, c’est très difficile aussi de bifurquer quand toutes nos connaissances suivent cette même voie. Il y a toujours quelqu’un pour nous retenir en nous faisant part de ses inquiétudes !”

Avatar illustré de Chloé Romengas de Rayures et Ratures

Tu abordes dans tes créations deux thèmes importants de société (haut potentialité et maladies invisibles), mais pourtant méconnus. Qu’est-ce qui te motive à cela ?

“Chacun de mes projets part d’un constat, d’un sentiment d’injustice et d’un besoin urgent de sensibiliser. Lorsque j’ai commencé le blog Rayures et Ratures, c’est parce que je me renseignais sur le sujet du haut potentiel. Je venais de découvrir ce que ça voulait réellement dire, être surdoué. Et quand j’en parlais aux gens ils me répondaient « c’est super prétentieux de parler de ça » parce qu’ils avaient en tête les clichés. J’étais énervée à cause de leurs préjugés, et j’ai eu envie de sensibiliser avec humour pour que ces gens-là comprennent et arrêtent de juger. S’ils ne sont pas concernés, ils ne vont jamais aller lire un article un peu scientifique sur le sujet. Alors qu’un article avec de l’humour et des dessins, peut-être que si ! Dans le doute, j’ai lancé le blog, et aujourd’hui, c’est un livre 🙂

Pour la maladie invisible, c’est pareil. C’est à force de me prendre des réflexions de gens qui ne se rendent pas compte de mon quotidien que j’ai eu envie de sensibiliser là-dessus. J’ai discuté avec beaucoup de personnes malades (de différentes pathologies, que ce soit la Sclérose en plaques, la muco, Lyme, le cancer, la maladie de Crohn, les dépressions même), et j’ai remarqué qu’on faisait tous face aux mêmes réflexions. C’est blessant, alors que ces personnes ne sont pas mal intentionnées. Elles ne comprennent pas parce qu’elles ne voient pas, c’est tout. Alors, j’ai décidé de leur montrer. Toujours avec humour et en illustrations, pour qu’elles se rendent compte et arrêtent de juger sur l’apparence.”

Illustration de Chloé Romengas sur les maladies invisibles

Au cours de ton interview, tu racontes également ta maladie et la pneumonie que tu as faîte. Est-ce que c’est cette épreuve qui a remis en question tous tes choix ? Si oui, dirais-tu que vivre une étape difficile est essentielle dans un parcours de vie ?

“Je pense qu’un déclic est essentiel dans un parcours de vie, mais fort heureusement il ne vient pas forcément d’une étape difficile ! Ce déclic peut aussi venir de quelqu’un ou d’une situation heureuse:)

Pour ma part, j’ai grandi avec la maladie, les hospitalisations, la kiné respiratoire, les rendez-vous à droite à gauche, donc j’étais habituée, mais le premier déclic a été suite à une pneumonie assez sévère. J’ai cru que j’allais mourir et je me suis inscrite en école de dessin en rentrant de l’hôpital. Je n’avais pas prévu du tout d’en faire mon métier.

C’est un an plus tard, quand ça s’est encore aggravé et que c’est devenu neurologique, que j’ai eu mon deuxième déclic. Celui de me dire « Il faut que je trouve un métier qui me permette de travailler chez moi, à mon rythme, en calant mes soins et traitements, et qui serve à quelque chose car je ne serai pas forcément là très longtemps ». Et voilà, j’ai créé mon activité, et aujourd’hui je suis auteure et illustratrice pour mes projets de sensibilisation (enfin ça n’a pas été aussi facile, j’ai testé différentes choses pendant 2 ans, et beaucoup stressé!)”

Mais Edovino c’est d’abord un espace dédié au vin. Alors explique-nous quelle importance a le vin pour toi ? Dans ta façon d’être, de consommer, de vivre ?

“Alors c’est un peu délicat, car je ne peux pas boire d’alcool à cause de la maladie et des traitements;) Mais je vais vous avouer un truc : je bois un peu de vin quand même de temps en temps. Parce qu’avec un bon repas et des personnes sympas, c’est agréable :)”

[Alex : Chloé m’a toutefois précisé lors de notre échange, qu’elle a un avis plutôt tranché sur le vin, et l’alcool en général. Ce qui peut se comprendre compte tenu de sa maladie et des autres patients qu’elle rencontre. Elle a tout de même joué le jeu et tenu à répondre à mes questions. Je souhaitais donc publier ses propos car ils sont le reflet de sa personnalité et de son parcours.]

Peux-tu nous partager un souvenir que tu as par rapport au vin ?

“Un jour, j’étais bloquée dans l’écriture de mon nouveau livre. Mais vraiment bloquée. Je tournais en rond, je marchais partout dans l’appart, je m’énervais car je n’arrivais pas à écrire. Et puis j’ai décidé de déplacer mon bureau. Je me suis installée sur une jolie table en bois, avec mon ordinateur, mes papiers, mon crayon, une petite lampe et… un verre de vin rouge ! J’ai créé cette petite ambiance et tout s’est débloqué ;)”

Avatar dessiné de Chloé Romengas

Si tu devais faire des histoires / illustrations autour du vin, quel en serait le sujet ou la trame ?

“Je ne ferais pas une histoire autour du vin, mais je ferais plutôt une sorte de livret illustré, pédagogique, ludique, pour expliquer la dégustation de vin aux non-connaisseurs, pour qu’ils puissent apprécier, découvrir.”

Si tu devais représenter un (h)édoniste, comment le ferais-tu ? 

“Humm…. Je dessinerais plein de gens, de différents âges, différentes tailles, différentes origines, au travail, dans la rue ou en voyage…. avec un grand sourire. Je précise “au travail”, parce que je pense que c’est important de montrer qu’on peut être heureux dans son travail, et que chercher avant tout ce qui nous fait plaisir, ce qui nous plaît, ça ne veut pas dire ne pas faire d’effort, bien au contraire. Mais ce n’est que mon avis :)”

Enfin, quel(s) conseil(s) pourrais-tu à donner à toutes les personnes qui n’arrivent pas à faire ce qu’il faut pour s’épanouir et s’affirmer ?

“Que l’on ait trouvé ce qui nous épanouit sans oser sauter le pas, ou que l’on cherche encore (car soyons honnête c’est difficile de trouver), je ne peux que conseiller de fréquenter les événements entrepreneurs qui existent un peu partout. Rencontrer des gens qui ont des projets très variés, des parcours de vie parfois peu communs, ça ouvre l’esprit et ça motive !”

Alex Bluma

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